Nouvelle
2006 06 23
Sans nous qui est Québécois ?

 

La question du nationalisme « civique » et du nationalisme « ethnique » a été analysée en profondeur dans cet important dossier que j’ai signé dans L’Apostrophe, la revue de l’aut’journal. (Volume 1/Numéro 4/ Automne 2002).

On peut se procurer la revue aux bureaux de l’aut’journal, 3575 boul. Saint-Laurent, bureau 117, Montréal, H2X 2T7 (514-843-5236) au coût de 5 $.

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Un jour, un jeune intellectuel nationaliste me soumet le dilemme suivant : « Si tu avais le choix entre un Québec, dont la langue française serait protégée, mais qui demeurerait au sein du Canada et un Québec souverain, mais anglophone, lequel choisirais-tu ? » Sans hésiter une seconde, je lui réponds que la première option s’impose de soi. « Moi, me dit-il, je serais plutôt pour un Québec indépendant, quitte à ce qu’il soit anglophone ».

J’étais sidéré d’un tel choix de la part d’un francophone publiquement connu pour ses opinions nationalistes. Il m’avait toujours semblé aller de soi que la préservation et l’épanouissement du français était la pierre angulaire du combat nationaliste du Québec.

Si les droits du français avaient été sauvegardés à l’intérieur du Canada, si avait été encouragée l’émigration des francophones vers l’Ouest canadien plutôt qu’en Nouvelle-Angleterre, si le Manitoba était devenu une autre province francophone, ou encore si on n’avait pas frappé d’interdiction les écoles françaises au Manitoba et en Ontario au XIXe siècle, ou plus récemment, si les politiques de bilinguisme de Trudeau avaient permis l’épanouissement des communautés francophones à l’intérieur du Canada, on peut honnêtement se demander si les souverainistes québécois auraient toujours une cause.

On peut même s’interroger si nous ne serions pas devenus citoyens étatsuniens après la défaite des Patriotes si nos voisins du Sud avaient respecté les droits des francophones. N’est-ce pas l’exemple de l’assimilation des Acadiens en Louisiane qui a servi de repoussoir pour contrer le mouvement annexionniste dans les années 1840 ?

Pour toutes ces raisons, je trouvais la question - mais surtout la réponse - de mon ami nationaliste particulièrement saugrenues, à ranger dans le rayon des opinions marginales. Mais deux événements politiques allaient m’amener à y voir beaucoup plus qu’une incongruité. D’abord, l’affaire Michaud - et surtout les réactions qu’elle allait susciter - et la parution du Rapport de la Commission Larose sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec.

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Yves Michaud, avec ses déclarations sur le « vote ethnique » de la communauté juive de Montréal contre la souveraineté du Québec lors du référendum de 1995, a soulevé une tempête politique – amplifiée par sa condamnation par l’Assemblée nationale – qui a mené à la démission du premier ministre Lucien Bouchard.

Mais ce qui nous intéresse ici, c’est l’offensive alors enclenchée par les partisans du « nationalisme civique » contre le « nationalisme ethnique ». Je fais particulièrement référence à un texte, aux allures de Manifeste, paru dans Le Devoir du 9 janvier 2001, signé par quinze personnes se présentant comme des jeunes de moins de 35 ans, et endossé une semaine plus tard par plus de mille personnes.

Intitulé « Pour en finir avec l’affaire Michaud. ­­– Le temps est venu de remettre en question le nationalisme canadien-français », le texte présente Yves Michaud comme le porte-étendard d’un « nationalisme ethnique et religieux » issu des années 1930, 1940 et 1950 et qualifié de « défensif et revanchard ».

S’affichant comme des « modernistes », les signataires opposent à la « nation ethnique » ce qu’ils appellent la « nation politique animée par l’idée que la nation est fondée sur l’association démocratique des citoyens dans un État donné ». Ce « nationalisme nouveau », rapidement qualifié par les médias de « nationalisme civique et inclusif », reposerait sur la « volonté des individus de la collectivité plutôt que sur les déterminants ethniques » et nous permettrait de « de ne plus être prisonnier de la question identitaire ».

Une telle approche, qui repose, selon les signataires du Manifeste, « avant tout sur la Charte des droits et libertés de la personne du Québec », permettrait un « dialogue ouvert » de tous les citoyens, « peu importe leur origine ». On pourrait ainsi, affirment nos « modernistes », « déethniser » le débat et mettre de côté « l’attitude de victime et chasser l’intolérance » envers les autres Québécois.

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Quelques mois plus tard, les mêmes concepts se retrouvent dans les rapports préliminaire et final de la Commission Larose. Dans le rapport préliminaire, les commissaires nous invitent à « rompre définitivement avec l’approche historique canadienne qui divise l’identité québécoise suivant une ligne ethnique : la canadienne-française et la canadienne-anglaise ». Les commissaires proposent même au peuple québécois « de ne plus percevoir la langue anglaise comme un objet de concurrence, mais comme un mode d’accès à une composante majeure de son identité ». La nation québécoise n’est plus francophone; bien plus, pour se réaliser pleinement, elle se doit d’être bilingue !

Dans son rapport final, la Commission Larose fait preuve du même volontarisme que les jeunes partisans du « nationalisme civique et inclusif ». Elle identifie au sein de la population québécoise « une volonté commune d’avancer vers un projet social inclusif, de construire un espace commun de vie et d’abaisser les barrières qui divisent la société québécoise selon l’origine ethnique ».

La langue française serait donc, selon les commissaires, « devenue naturellement la propriété de tous ceux et celles qui habitent le territoire du Québec » et le français, langue officielle, se serait mué « en langue de la citoyenneté québécoise ». La Commission en conclut que « l’héritage civique a remplacé pour toujours l’héritage ethnique ».

La Commission va encore plus loin. « Le concept de citoyenneté commune, écrivent les commissaires dans leur rapport, est mis à mal par le discours démographique qui scinde la société en trois catégories ethnolinguistiques, les francophones, les anglophones et les allophones. Ces catégories, qui donnent l’image d’une société linguistique éclatée et polarisée, doivent être dénoncées lorsqu’elles franchissent le domaine de la statistique ».

En fait, les commissaires décidèrent de ne même pas aborder le « domaine de la statistique » et liquidèrent d’entrée de jeu la question cruciale des transferts linguistiques sous le fallacieux prétexte du danger de « dérives sociales majeures, tel le cloisonnement de la société québécoise en trois catégories : les francophones, les anglophones et les allophones. » Il faisaient ainsi fi du tout premier élément de leur mandat qui était de « préciser et analyser les plus importants facteurs qui influencent la situation et l’avenir de la langue française au Québec en fonction de l’évolution des principaux indicateurs, en particulier celui des transferts linguistiques ».

La question n’est pourtant pas sans importance. Dans Larose n’est pas Larousse, le mathématicien Charles Castonguay a évoqué – chiffres à l’appui – la défrancisation appréhendée de la région de Montréal suite à l’effritement continue du poids et bientôt du nombre de sa population francophone (langue maternelle ou langue d’usage à la maison).

Les jeunes « modernistes » et les membres de la Commission Larose n’ont pas inventé le bagage conceptuel du « nationalisme civique et inclusif ». Ils l’ont puisé dans les travaux d’universitaires tels Charles Taylor, Gérard Bouchard, Claude Bariteau, Michel Seymour parus au cours des dernières années. Tant que leur circulation se limitait aux milieux universitaires, il était sans conséquence. Maintenant que ces concepts sont utilisés pour redéfinir le projet nationaliste québécois et orienter la politique linguistique du gouvernement, il faut les analyser, comprendre quels intérêts il servent

C’est l’objet de ce texte. Nous retracerons les origines de ces idées qui ont conduit à une redéfinition de la nation québécoise à l’encontre des conceptions qui prévalaient, lors de la Révolution tranquille, dans les rangs du mouvement nationaliste et plus particulièrement au sein de son aile gauche. Nous verrons que ces idées soi-disant « modernes » sont les mêmes que celles qui ont inspiré les politiques de Pierre-Elliott Trudeau et qu’elles puisent leurs références dans le discours idéologique propagée par les États-Unis depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale pour asseoir leur domination mondiale..

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Les causes de la remise en question du nationalisme dit « traditionnel » au nom du « nationalisme civique » sont diverses et profondes, mais l’événement déclencheur a été la célèbre déclaration de Jacques Parizeau le soir du référendum de 1995 alors qu’il attribuait la défaite « à l’argent et des votes ethniques ». Il ajoutait « Parlons de nous; nous avons voté “ oui ” à 60% », tout en réaffirmant « nous voulons un pays et nous l’aurons ».

Il s’est écrit peu de choses sur « l’argent », c’est-à-dire l’intervention du patronat et du gouvernement fédéral dans la campagne référendaire, mais des centaines d’articles, des dizaines de livres, des films même, ont traité des « votes ethniques » et ont questionné le « Nous » auquel faisait référence Parizeau. Il s’est dégagé un quasi-consensus sur la nécessité d’inclure dans le « Nous », non seulement les québécois francophones, mais également les anglophones et allophones, en fait toute la population du Québec. Le mouvement était si important qu’il a amené le Parti québécois à modifier en décembre 1996 son programme qui définit désormais le peuple québécois comme l’ensemble des personnes qui résident au Québec, alors qu’auparavant ce peuple était les Québécois et les Québécoises d’origine française, auxquels s’étaient associés des concitoyens qui partagent leur culture.

Il y avait bien sûr des considérations de tactiques électorales et référendaires à cette nouvelle définition de la nation québécoise, mais c’était surtout le résultat des effets d’une nouvelle idéologie qui a bouleversé le champ des sciences sociales au cours des dernières décennies.

On comprendra l’étonnement de Jacques Parizeau devant le déferlement de critiques qu’a soulevé son « Nous » en relisant Option Québec, document fondateur du Mouvement souveraineté-association lancé par René Lévesque, qui allait conduire à la création du Parti québécois. Le premier chapitre d’Option Québec, paru en 1969, s’intitule, tout simplement : « Nous autres ! » Et on fait évidemment référence aux Québécois francophones.

Ce nouveau nationalisme des années 1960 rompait avec le nationalisme traditionnel dominant depuis 1840, dont la définition de nation englobait tous les francophones d’un océan à l’autre. C’est d’ailleurs à ce nationalisme canadien-français ethnique et culturel auquel font toujours référence Jean Chrétien et les fédéralistes.

Pour le nouveau nationalisme des années 1960, la nation n’est plus canadienne, mais québécoise. Elle s’ancre dans un territoire précis, celui du Québec, avec sa vie économique particulière. La nation est de langue française, avec sa psychologie propre qui se traduit dans une culture particulière.

On comprenait alors qu’il y avait d’autres nations au Canada. La nation canadienne-anglaise et la nation acadienne. Il était admis que la nation acadienne est différente de la nation québécoise. Malgré une communauté de langue avec la nation québécoise, son histoire, son territoire, sa vie économique, sa culture sont différents. Plusieurs soulignent même à l’époque que la nation acadienne est majoritaire sur une partie du territoire du Nouveau-Brunswick et qu’elle a tous les attributs d’une nation et donc le droit à l’autodétermination.

Il est également possible de défendre l’idée que Terre-Neuve est une nation différente de la nation canadienne-anglaise. Même s’ils partagent la même langue que les Canadiens-anglais, les terre-neuviens ont une histoire, un territoire, une vie économique et une culture particulières. Après tout, Terre-Neuve n’a adhéré au Canada qu’en 1949, lors d’un référendum, exerçant ainsi son droit à l’autodétermination.

Dans le contexte du développement des mouvements nationalistes québécois et acadiens, les autochotones commencent aussi dans les années 1960 et 1970 à faire valoir leurs droits nationaux. (Note en bas de page : La question autochtone est trop importante et complexe pour être traitée dans le cadre de ce texte. Elle mérite un développement spécifique.)

La reconnaissance que le Canada est constitué, non de deux peuples fondateurs répartis sur l’ensemble du territoire – c’était la thèse centrale du nationalisme traditionnel - mais de plusieurs nations posait la question du statut des groupes minoritaires sur le territoire des différentes nations. Ainsi, les francophones hors-Québec sont des minorités nationales francophones sur le territoire de la nation canadienne anglaise et les anglophones du Québec forment une minorité nationale au Québec.

D’autres groupes ethniques existent sur le territoire du Québec : les Grecs, les Italiens, les Portugais pour n’en nommer que quelques-uns. Le Canada étant un pays d’immigration, leur importance va s’accroître et ils vont devenir un enjeu important. Bien que la politique du Canada a toujours été historiquement de favoriser une immigration d’origine britannique pour réduire l’importance démographique des Canadiens français, la nation québécoise a assimilé sa part d’immigrants. Des études ont démontré que 11% de sa population est d’origine autre que française.

Quant à ce qu’on appelait les Néo-Canadiens - et que nous désignons aujourd’hui sous le vocable de communautés culturelles - bien que leur statut ait toujours été imprécis, ils ont bénéficié d’une certaine reconnaissance du gouvernement fédéral par le biais de la politique du multiculturalisme, mais également du gouvernement du Québec, que ce soit par les dispositions de la Loi 101 qui leur reconnaissent le droit d’afficher en leur langue, les programmes d’éducation dans les langues d’origine (PELO) et le financement d’écoles religieuses.

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Au cours des années 1960, les nationalistes québécois affirment que le Québec est une nation opprimée. Même si les dirigeants du Parti québécois analysent la situation en termes de majorité/minorité et justifient la nécessité de la souveraineté par le fait que les Québécois, minoritaires au Canada, sont majoritaires au Québec, une tendance plus radicale représentée par le Rassemblement pour l’Indépendance nationale (RIN) aborde davantage la question en termes de nation oppressive/nation opprimée.

Selon cette dernière conception, le Canada comprend une nation oppressive, la nation canadienne anglaise et des nations opprimées. Cette distinction fondamentale ne découle pas du statut de majoritaire ou de minoritaire, mais de circonstances historiques. Ainsi, la minorité anglophone du Québec est une minorité privilégiée alors que la majorité francophone est opprimée.

Bien qu’ayant été une colonie britannique, le Canada ne pouvait se comparer aux colonies du Tiers-Monde. Il avait été une colonie de peuplement, comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande, qui n’étaient que des extensions de l’empire britannique et qui sont par la suite devenus des pays impérialistes au même titre que la Grande-Bretagne, même s’ils ont conservé longtemps certains vestiges politiques du colonialisme.

Quant à la nation québécoise, son oppression découle directement de la Conquête britannique de 1760. Les intellectuels des années 1960 ont bien documenté cette oppression. Le livre de André D’Allemagne, Le colonialisme au Québec, publié en 1966 et réédité en 2000, nous en donne un bon aperçu.

D’Allemagne décrit un colonialisme politique, mais également économique, social et culturel. Le colonialisme politique découle du British North America Act qui confère les principaux pouvoirs politiques et économiques au gouvernement fédéral contrôlé par une majorité anglophone. Le chômage plus élevé et les revenus inférieurs à la moyenne canadienne, le fait que nous soyons un peuple de locataires, l’indigence de régions sous-développées comme la Gaspésie et la Côte-Nord sont à ses yeux des illustrations du colonialisme social. Le piètre statut du français, le contrôle étranger des médias témoignent du colonialisme culturel.

Mais D’Allemagne s’attarde surtout sur le colonialisme économique. Il démontre que « la domination du capital étranger (attribuable à des circonstances historiques), l’implantation généralisée de l’entreprise étrangère, l’activité des institutions financières pan-canadiennes et le manque d’intervention gouvernementale dans l’économie ont pour résultats, au Québec […]

une dépendance générale de l’économie québécoise dont l’évolution est déterminée par des décisions et des politiques étrangères ».

Pour l’aile radicale du mouvement nationaliste des années 1960, l’oppression nationale a donc plusieurs facettes, politique certes, mais également sociale, culturelle et surtout économique. L’objectif de la lutte n’est pas seulement la souveraineté politique, mais également la libération économique et sociale. Il est extraordinaire de constater que ce discours a presque complètement disparu du paysage politique. La pauvreté et le sous-développement ne sont aujourd’hui présentés que comme l’effet « normal » de l’existence des classes sociales et le discours nationaliste dominant affirme que les Québécois contrôleraient désormais leur économie. Une prétention que nous contestons. L’expression « oppression nationale » a été radiée du discours politique. La question nationale a été réduite à sa politique, plus précisément constitutionnelle.

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Les références des signataires du Manifeste « Pour en finir avec l’affaire Michaud », partisans d’un nationalisme civique reposant sur la « volonté des individus de la collectivité plutôt que sur les déterminants ethniques » et « avant tout sur la Charte des droits et libertés de la personne du Québec » ont été puisées chez des universitaires tels Charles Taylor, Gérard Bouchard, Michel Seymour, Claude Bariteau, Gilles Bourque, Jules Duchastel pour ne nommer que les plus importants. Le recueil Penser la nation québécoise, publié sous la direction de Michel Venne, donne une bonne idée de leurs positions. Dans le texte qu’il y a publié, Gilles Bourque reconnaît qu’« une conception pluraliste de la citoyenneté et de la nation s’est d’ores et déjà largement imposée dans les milieux intellectuels ».

Cependant, cette conception d’un nationalisme civique, volontariste, donnant priorité aux droits de la personne n’est pas l’invention des intellectuels nationalistes québécois.

En 1995, à la veille du référendum, le politicologue Jean-Pierre Derriennic, professeur à l’Université Laval, publiait Nationalisme et Démocratie. – Réflexion sur les illusions des indépendantistes québécois, dans lequel on retrouve la quintessence des positions théoriques du nationalisme civique.

Pour Derriennic, « nationalisme et démocratie sont profondément antinomiques ». Cependant, cette antinomie n’a pas, selon lui, la même intensité pour toutes les formes de nationalisme. Une distinction doit être faite, écrit-il, « entre nationalisme civique, qui inclut dans la solidarité nationale, tous les citoyens d’un État et le nationalisme ethnique, ou identitaire, qui définit la nation à partir de l’origine, de la langue, de la religion ou de tout autre critère permettant de dissocier la nationalité de la citoyenneté ».

Derriennic poursuit en affirmant que les deux types de nationalisme n’ont pas les mêmes conséquences. « C’est évidemment la variante identitaire, précise-t-il, qui présente le plus grand potentiel de division entre concitoyens. C’est elle qui dégénère parfois en racisme. La variante civique est, pour sa part, plutôt un facteur de cohésion sociale, de justice et de paix civile. » On reconnaîtra ici les arguments invoqués par la Commission Larose pour ne pas produire d’analyse des transferts linguistiques. Ils auraient pu, nous ont dit les commissaires, conduire à des « dérives sociales ».

La « dérive sociale », c’est évidemment le racisme appréhendé des Québécois francophones à l’égard des immigrants si les statistiques sur les transferts linguistiques démontraient leur recul démographique particulièrement sur l’île de Montréal. Comme tel est le cas, on préfère ne pas en parler. L’envers de la même pièce de monnaie, ce sont les menaces de partition du territoire du Québec dans l’éventualité d’un vote favorable à la souveraineté. Un spectre que Derriennic ne manque pas de brandir. « Si les Québécois ont le droit de décider qu’ils sont un peuple distinct du peuple canadien, écrit-il, les Amérindiens, les Gaspésiens, les habitants de l’ouest de Montréal ou d’autres ont un droit équivalent. »

Ne pouvant évidemment pas obliger ceux qui ressentent l’appartenance à une nation d’y renoncer, Derriennic leur propose de « seulement renoncer à la volonté d’instituer cette nation dans un État ». Les nations, propose-t-il, devraient exister comme « groupes volontaires […] pour défendre et promouvoir l’idée qu’ils ont de leur identité nationale », mais les États « ignoreraient les nations et ne reconnaîtraient que des citoyens ».

Derriennic s’oppose donc au concept d’État nation. Pour lui, « parmi les principes fondamentaux de la vie en société, celui de l’égalité des droits entre les humains a priorité sur le droit des peuples à l’autodétermination ». Aussi, souligne-t-il, « en affirmant qu’un vote d’une majorité de Québécois suffit pour décider l’indépendance, on inverse imprudemment l’ordre de priorité entre État de droit et volonté majoritaire ». L’indépendance est toujours possible, mais elle nécessiterait une majorité d’au moins les deux tiers des suffrages exprimés. On ne s’étonnera pas que sa position anticipe la Loi de la Clarté adoptée par le gouvernement fédéral suite au référendum de 1995; dans la préface de son livre, l’auteur remercie Stéphane Dion pour l’avoir aidé « à faire aboutir ce projet ».

Nos jeunes « modernistes » du manifeste Pour en finir avec l’affaire Michaud seront heureux d’apprendre que, malgré ses convictions fédéralistes, Derriennic croit que « le nationalisme civique peut être possible dans un Québec indépendant, aussi bien que dans le Québec fédéré d’aujourd’hui ». Mais la difficulté réside dans le mouvement d’accession à l’indépendance. « Pour séparer le Québec du Canada, écrit-il, on ne pourra se passer des arguments du nationalisme identitaire […] ce sont les seuls qui permettent de voir une différence entre les deux nationalismes civiques, québécois et canadien. » Nous verrons plus loin comment nos universitaires partisans du « nationalisme civique » se butent effectivement à cette difficulté et que les moyens pour la contourner ne tiennent pas la route.

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Ces idées de « nationalisme civique et inclusif » ont une longue histoire au Canada, même si Jean-Pierre Derriennic, les universitaires nationalistes, la Commission Larose et les jeunes du manifeste anti-Michaud cherchent à nous les présenter comme étant « modernes ».

Dans un texte publié en 1962 dans la revue Cité libre, intitulé « La nouvelle trahison des clercs », Pierre Elliott Trudeau accusaient les nationalistes, « même de gauche » précisait-il, d’être « politiquement réactionnaires parce qu’en donnant une très grande importance à l’idée de nation dans leur échelle de valeurs ils sont infailliblement amenés à définir le bien commun en fonction du groupe ethnique plutôt qu’en fonction de l’ensemble des citoyens ».

Pour Trudeau, comme pour Derriennic, « un gouvernement nationaliste est par essence intolérant, discriminatoire et en fin de compte totalitaire ». Il poursuit en affirmant que « la vertu que postule et développe le gouvernement démocratique, c’est donc le civisme, jamais le nationalisme ». Par conséquent, il faut, selon Trudeau, « divorcer les concepts d’État et de nation, et faire du Canada une société vraiment pluraliste et polyethnique ».

L’État-nation est donc réactionnaire parce qu’intolérant, discriminatoire et totalitaire à l’encontre des groupes ethniques minoritaires, nous dit Trudeau en évoquant en contrepartie le risque de partition. « Toute minorité nationale qui se sera libérée découvrira presque invariablement en son sein une nouvelle minorité nationale qui aura le même droit de réclamer la liberté », précise-t-il.

La nationalité doit donc être refoulée à l’extérieure des institutions politiques, du moins fédérales. Alors que Derriennic la renvoie à des « groupements volontaires », Trudeau se contente de la repousser au niveau des institutions locales ou régionales. Il demande au Canada anglais de consentir à changer l’image qu’il s’est faite du Canada. S’il veut, écrit-il, « protéger et incarner ses valeurs ethniques spécifiques, il devra le faire par le truchement des autonomies locales et régionales, plutôt que par la voie de la souveraineté pan-canadienne ».

Notons que Trudeau trouve la Constitution canadienne « admirablement conçue » parce que la juridiction fédérale porte « sur toutes les questions qui n’ont pas à proprement parler une incidence ethnique, mais qui tiennent au bien commun de l’ensemble de la société canadienne » et, d’autre part, qu’« aucune frontière provinciale ne coïncide tout à fait avec des frontières ethniques ou linguistiques, et conséquemment aucun gouvernement provincial n’est invité par la constitution à se donner une législation conçue uniquement en fonction d’un groupe ethnique, ce qui tendrait à développer la mentalité de l’État-nation à l’échelon provincial ».

Les partisans du « nationalisme civique » peuvent donc rendre grâce à la Couronne britannique pour sa répartition si judicieuse des pouvoirs entre les différents niveaux de gouvernements et sa délimitation des frontières. Jadis, on voyait dans une telle politique le vieux jeu britannique du « diviser pour régner ». Aujourd’hui, il faudrait y voir le summum de la démocratie!

Soulignons également, toujours à l’endroit de nos jeunes « modernistes », que Trudeau basait, tout comme eux, son nationalisme civique sur le « volontarisme ». « Il apparaît alors, écrivait-il en 1964 dans Fédéralisme, nationalisme et raison, que le fondement de la nation, c’est la volonté plus que la langue et la culture, plus que l’histoire et la géographie et même plus que la force et le pouvoir ».

Bien entendu, cette « volonté » devait s’appuyer sur autre chose que des arguments théoriques et des bons sentiments. Dans le même texte, il écrit qu’« un des moyens de contrebalancer l’attrait du séparatisme, c’est d’employer un temps, une énergie et des sommes énormes au service du nationalisme fédéral. Il s’agit de créer de la réalité nationale une image si attrayante qu’elle rende celle du groupe séparatiste peu intéressante par comparaison. Il faut affecter une part des ressources à des choses comme le drapeau national, l’hymne national, l’éducation, le Conseil des arts, les sociétés de diffusion radiophonique et de télévision, les offices du film. » Qui a dit que Trudeau n’était plus d’actualité ?

Enfin, la clef de voûte de tout l’édifice du « nationalisme civique », c’est évidemment pour Trudeau une charte des droits enchâssés dans la Constitution canadienne. Ce fut le combat de sa vie. Il s’est matérialisé avec le rapatriement de la constitution en 1982. Dans un article publié en 1991, intitulé « Le rapatriement et la Cour suprême », il résume ainsi son œuvre à ce niveau : « Au cours de l’exercice constitutionnel des années 1980 à 1982, le gouvernement fédéral proposa de trancher le nœud gordien en soutenant que la souveraineté ne résidait, en dernière analyse, ni dans les provinces ni dans le gouvernement fédéral mais dans le peuple du Canada. » Autrement dit, l’égalité des droits des citoyens (le « peuple du Canada ») a priorité sur l’autodétermination des peuples (les « provinces », c’est-à-dire dans les faits le Québec).

Avec ce bref résumé de la pensée de Pierre Elliott Trudeau sur le « nationalisme civique » et le « nationalisme ethnique », on voit que nos jeunes « modernistes » et les auteurs du Rapport Larose se retrouvent en bien étrange compagnie. En fait, nous aurions pu remonter encore plus loin dans le temps et démontrer que leur véritable père spirituel n’est nul autre que Lord Durham, le premier qui, au Canada, a formulé, de façon on peut plus claire, l’opposition entre les valeurs universalistes de la démocratie et les valeurs particularistes de la défense de sa nationalité.

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Bien que nos jeunes « modernistes » prônent une idée de la nation fondée sur « la volonté des individus » plutôt que sur les « déterminants ethniques » de façon à « déethniser » la nation et ne « plus être prisonnier de la question identitaire », nos universitaires savent qu’il serait hasardeux de baser la nation uniquement sur les droits individuels et de liquider toute référence nationale.

Le « nation-building » sur la base du nationalisme civique se conçoit dans un pays où une nationalité forme l’immense majorité de la population ou un pays, comme aux États-Unis, où le melting-pot assimile les différentes cultures et impose l’anglais. Encore que, dans le cas des États-Unis, le melting-pot se bute aujourd’hui à la volonté des hispanophones de conserver leur langue.

Dans le cas du Canada, Pierre Elliott Trudeau a rapidement compris, malgré ses exhortations à refouler les particularismes nationaux dans la sphère privée, que le « nation-building » ne pouvait faire fi complètement des considérations nationales. Sa charte des droits comprend des dispositions extrêmement précises sur les droits linguistiques et éducationnels des anglophones et des francophones. On peut discuter des objectifs réels des ces dispositions qui ont peut-être ralenti, mais sûrement pas freiné l’assimilation des francophones hors Québec et qui, au Québec, visaient à maintenir les privilèges de la minorité anglophone en invalidant les dispositions linguistiques de la Loi 101. Mais, l’important ici est de noter qu’un partisan aussi doctrinaire du nationalisme civique que l’était Trudeau a dû composer avec la réalité nationale du pays.

Dans le cas du Québec, le problème est encore plus aiguë. Nous retrouvons, selon les données de 1996, une majorité de langue maternelle française (80,4 %), une puissante minorité de langue maternelle anglaise (8,8 %) et des individus d’une langue maternelle autre que le français ou l’anglais (9,7 %). Qui plus est, la minorité anglophone bénéficie de privilèges (économiques, institutionnels, éducationnels, etc.) héritées de la Conquête, du soutien des institutions fédérales, en plus des avantages liées à sa parenté linguistique avec l’ensemble de l’Amérique du Nord.

Pour freiner le processus de déclin démographique qui la guettait sur le territoire même du Québec, par suite de la baisse de la natalité et d’une immigration qui s’assimilait très majoritairement à la minorité anglophone, la majorité francophone a dû adopter des lois linguistiques qui protégeaient ses droits collectifs, mais par le fait même entravait les droits individuels. Par exemple, le libre choix de la langue d’enseignement a été remplacé par l’obligation pour les immigrants de fréquenter le réseau scolaire francophone.

Adopter un nationalisme civique pur signifierait la remise en cause de la Loi 101 et d’autres dispositions assurant la défense des droits collectifs des francophones. Dans une société qui ne reconnaîtrait que les droits individuels, c’est la loi du marché qui s’appliquerait et celle-ci est anglo-saxonne en Amérique du Nord.

Tout en appuyant leur nationalisme sur les bases juridiques du nationalisme civique – « une fois établi que les individus habitant le territoire du Québec sont tous des Québécois bénéficiant des mêmes droits, la base juridique de la nation se trouve circonscrite », écrit Gérard Bouchard dans Penser la nation québécoise – nos universitaires doivent faire appel, comme l’avait prédit Derriennic, à des aspect du nationalisme identitaire pour proposer leur nouvelle définition de la nation.

Ainsi, dans le même recueil, Michel Seymour nous propose la définition suivante : « La nation québécoise est une communauté politique qui rassemble la majorité nationale (les francophones d’origine canadienne-française et les assimilés), la minorité nationale anglophone (les anglophones d’origine anglo-saxonne et les assimilés) et ceux qui ont d’autres origines nationales. » Dans cette définition, la nation québécoise francophone perd son statut de nation et est réduite au rang de simple « majorité nationale », et nous nous retrouvons avec une nation polyglotte ! L’unilingue anglophone qui se considère canadien et l’immigrant chinois fraîchement débarqué qui ne bafouille que quelques mots d’anglais sont considérés comme faisant partie de la nation québécoise !

Charles Taylor, Gérard Bouchard et Claude Bariteau proposent une définition plus sophistiquée de la nation. Au nationalisme civique, renommé « éthique politique » par Charles Taylor et « essentiellement défini par les droits humains, l’égalité et la démocratie » (Penser la nation québécoise), s’ajoutent le français comme langue publique et un certain rapport à l’histoire.

Examinons d’un peu plus près ces concepts. D’abord la langue commune : Gérard Bouchard affirme qu’« environ 93 % des Québécois se déclarent aptes à parler le français (c’est exactement la proportion des Américains qui déclarent aujourd’hui pouvoir parler l’anglais) et 87% d’entre eux l’utilisent effectivement comme langue principale dans la vie publique ».

Les 7 % de citoyens qui ne sont pas membres de la nation sont en partie constitués d’immigrants en processus d’apprentissage du français. On retrouve également dans ce groupe les individus qui refusent d’apprendre le français. Ces individus sont, nous dit Bouchard, « des Québécois marginaux qui se sont installés eux-mêmes dans la marginalité, et non par le fait d’une exclusion dont ils seraient victimes ».

Pour Bouchard, le fait que le français soit une langue d’usage public pour 93 % de la population insuffle un vent de renouveau au regard porté sur la situation du fait français au Québec. L’éventuelle mise en minorité des Canadiens français à Montréal ne signifie pas la mort du français au Québec et la diminution de leur poids démographique dans l’ensemble québécois ne revêt plus à ses yeux le caractère dramatique associé à leur éventuelle disparition. Bouchard adopte une attitude positive en faisant du français la responsabilité de 93 % de la population du Québec.

Avec son modèle de nation, Bouchard croit pouvoir dépasser ce qu’il perçoit être les limites du projet souverainiste rendues manifestes par les résultats du référendum de 1995. En faisant de la souveraineté, le projet non seulement des Canadiens français mais d’une francophonie nord-américaine, il souhaite ainsi élargir le bassin d’adhérents à la souveraineté.

Examinons d’un peu plus près les arguments de Gérard Bouchard. Soulignons de prime abord que la comparaison avec les États-Unis est boiteuse. Par le simple jeu des forces du marché, l’anglais assimile sans besoin d’intervention de l’État les citoyens des différentes langues minoritaires. Le mouvement raciste English Only qui vise l’adoption de législations linguistiques en faveur de l’anglais dans les États où existent de fortes minorités hispanophones ne contredit pas le mouvement général en faveur de l’anglais dans la grande majorité des États et témoigne de l’existence d’une question nationale hispanophone aux États-Unis.

Cet exemple illustre bien les problèmes posés par la méthode de l’histoire comparative telle que maniée par Bouchard. Il évoque et invoque des ressemblances entre certains phénomènes sans expliquer ni chercher à comprendre quel est le mouvement propre à chacun des phénomènes. Deux trains peuvent se retrouver au même endroit à un moment donné, mais si l’un se dirige vers l’Est, l’autre vers l’Ouest, leurs trajectoires sont évidemment différentes. Nous aurons l’occasion de revenir plus loin sur la méthode Bouchard.

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Les statistiques invoquées par Gérard Bouchard sur l’aptitude à parler le français ne font pas référence à la langue maternelle, ni à la langue parlée à la maison. Elles s’appuient sur un nouveau concept, le français langue d’usage public, élaboré récemment par le Conseil de la langue française. Ce concept est éminemment critiquable.

C’est d’ailleurs sur ce concept que s’est appuyée la Commission Larose pour affirmer que la langue française serait « devenue naturellement la propriété de tous ceux et celles qui habitent le territoire du Québec ». La Commission affirme avoir trouvé chez les anglophones « un changement de garde générationnel qui vient atténuer les barrières ethnolinguistiques ». Mais ces affirmations ne reposent, selon les dires de la Commission, que sur « nombre de témoignages entendus devant la Commission ». Comme dans le cas des transferts linguistiques, la Commission n’a pas mené d’études et ne s’est fiée que sur des impressions.

Quelques jours après la parution du rapport Larose, le journal The Gazette publiait les résultats d’une étude de Jack Jedwab du McGill Institute for the Study of Canada qui contredit les « impressions » de la Commission Larose.

Les résultats du plus important sondage jamais réalisé auprès des anglophones du Québec avec un échantillonnage de 3200 personnes sont les suivants : la Loi 101 est identifiée comme étant le principal problème auquel fait face la communauté anglophone, l’accès à des services sociaux et de santé en anglais est d’une extrême importance, le français n’est pas menacé au Québec (aux dires des anglophones) et une majorité d’entre-eux est favorable à la liberté de choix dans l’affichage et l’éducation.

Jack Jedwab a cherché à identifier « le changement de garde générationnel » dont parlait la Commission en ventilant les résultats du sondage en fonction de l’âge, du sexe, de l’aptitude à parler français, du niveau d’éducation, du type d’emploi et du mariage avec des francophones. Il n’en a pas trouvé ! Au contraire, il a noté une très grande convergence d’opinion. Dans toutes les catégories examinées, 90 % des anglophones se prononcent en faveur de la liberté de choix en éducation. De même, 75 % ne croient pas que le français soit menacé au Québec. On ne retrouve pas, chez les anglophones qui parlent français ou sont mariés à des francophones, un plus grand soutien à un rôle accru du français que chez les autres anglophones. Bien plus, c’est chez les plus jeunes anglophones que se manifeste le plus solide appui en faveur du libre choix dans l’affichage !

Même Jedwab – un des plus farouches adversaires de la Loi 101 – s’est dit surpris des résultats. « Je me serais attendu à plus de différence entre les générations ou de la part de ceux qui parlent français ou sont mariés à des francophones. »

Les résultats d’un tel sondage tranchent avec la « pensée positive » de Bouchard et de Larose et dégonflent le rêve d’un référendum vainqueur par le jeu purement conceptuel d’une nouvelle définition de la nation.

La « nation » de Bouchard se résume à un territoire et à une langue d’usage public, coupée de sa culture, de ses traditions et de son histoire. La langue véritable est refoulée dans le domaine privé. « Le coefficient d’ethnicité de cette nation, si on nous permet cette expression se trouve ainsi réduit à la langue comme vecteur indispensable de la vie collective? Peut-on faire moins ? » lance Bouchard dans La nation québécoise au futur et au passé.

Sûrement pas. Mais la solution ne se trouve peut-être pas dans cette direction. Et si on faisait plus plutôt que moins. Si on réintégrait toutes les dimensions linguistique, culturelle, sociale, économique de la question nationale. Si on associait à nouveau au projet d’indépendance nationale le contenu d’une lutte de libération nationale, peut-être trouverions-nous la voie du dépassement des résultats du référendum de 1995 et pourrions-nous élargir à l’ensemble de la population du Québec le soutien à ce projet libérateur.

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Les statistiques faussement rassurantes sur la langue d’usage public ne doivent pas occulter les données de base sur les transferts linguistiques et l’évolution prévisible des différents groupes linguistiques au Québec. Le mathématicien Charles Castonguay nous rappelle dans Larose n’est pas Larousse que « les recensements de 1991 et 1996 indiquent, depuis 1986, une baisse régulière du poids des francophones soit, pour l’ensemble de la décennie en cause, d’un point de pourcentage dans la province et de 1,6% dans la région métropolitaine ».

Évidemment, cela se fait au profit des anglophones. Ce n’est pas attribuable à la surfécondité des anglophones, puisque leur taux de fécondité est identique à celui des francophones. La cause réside dans l’anglicisation des allophones.

Castonguay explique que « le taux de remplacement des générations anglophones au Québec est à l’heure actuelle d’environ 91%. Ce qui équivaut à un déficit entre les générations de seulement 9 %. Sans l’assimilation, la sous-fécondité anglophone aurait dû entraîner un déficit de plus de 20 % entre les générations. » D’autre part, ajoute-t-il, « parce que le français n’assimile pas une part équitable d’allophones comparativement à l’anglais, le taux de remplacement des générations francophones est seulement de 84% ».

Pour redresser cette situation, Castonguay propose une juste part de l’assimilation pour le français, c’est-à-dire au prorata des populations française et anglaise du Québec. Environ 85 % des transferts linguistiques iraient donc au français et 15 % à l’anglais.

Il rappelle que l’assimilation est une réalité de la vie et que, à chaque recensement, 10% des Montréalais déclarent avoir fait un transfert linguistique. Il souligne en outre que, « selon le recensement de 1996, la population de langue anglaise en a profité pour recruter à l’échelle du Canada plus de deux millions de nouveaux locuteurs habituels au foyer, tandis que celle de langue française y perdait plus d’un quart de million ! »

Mais, au Québec, le mot « assimilation » est tabou ! On utilise plutôt le mot « intégration » et toutes sortes d’autres vocables, mais on ne parle jamais d’assimilation de crainte d’être taxé de racisme. Bien entendu, parce que l’assimilation à l’anglais se fait pour ainsi dire par « la force des choses » étant donné le pouvoir d’attraction de l’anglais, alors que l’assimilation au français dépend en bonne partie de mesures législatives.

La très grande réticence à parler d’assimilation est une conséquence de la domination de l’idéologie du « nationalisme civique ». Tout l’échafaudage conceptuel des Seymour, Bouchard et Bariteau dans leur définition de la « nation » n’a-t-il pas pour but l’« intégration » des immigrants, voire des anglophones, dans un projet collectif sans aucune contrainte apparente ?

Claude Bariteau l’exprime bien lorsqu’il écrit dans Québec, 18 septembre 2001 que « le point critique en matière d’immigration consiste à ne pas forcer les immigrants à partager le mode de vie, les pratiques et les coutumes de la culture dominante ou de toutes les cultures dominantes » parce qu’en vertu de la Charte des droits « aucun droit collectif de type culturel ne sera d’une portée équivalente aux droits individuels ».

Vraiment, pas de contrainte ? Que dire de la contrainte du marché pour l’assimilation à l’anglais ? Et, du côté francophone, pourquoi, rappelle Charles Castonguay, avoir obligé les enfants des immigrants à fréquenter l’école francophone sinon dans l’objectif de les assimiler ? Sinon, ils auraient pu tout aussi bien avoir eu le droit de suivre des cours de français dans des écoles du réseau anglophone.

Si nos partisans du « nationalisme civique » avaient tant à cœur la protection des droits fondamentaux des immigrants, ils n’hésiteraient pas à reconnaître des droits collectifs aux différentes communautés culturelles. Nous croyons qu’en leur reconnaissant des droits collectifs à titre de minorités nationales, nous pourrions redonner à la nation québécoise son véritable statut de nation de langue française, avec une histoire, une culture, un territoire et une vie économique communes. Ainsi, sur le territoire du Québec, cohabiteraient, d’une part, une nation francophone formée des descendants des Français venus s’établir ici au XVIIe siècle et des personnes d’autres origines qu’elles ont assimilé, et, d’autre part, des minorités nationales, anglophone, italienne, portugaise, etc.

Claude Bariteau et Gérard Bouchard s’opposent farouchement à cette approche. Bouchard se montre favorable au maintien et à la promotion d’autres langues maternelles ou d’usage que le français comme langues secondes et tierces mais seulement à l’échelle individuelle, sans qu’elles soient « assorties de garanties institutionnelles ou constitutionnelles, sauf dans le cas des droits reconnus aux minorités officielles (autochtones, anglo-québécois) (Penser la nation québécoise).

Bariteau et Bouchard craignent que les communautés culturelles réclament des droits collectifs pour protéger leur identité culturelle. « Quels arguments pourraient objectivement contrecarrer cette ambition ? » se demande Bouchard dans La nation québécoise au futur et au passé en disant craindre de devoir, si on suit cette logique, « restructurer les institutions parlementaires et même l’administration publique sur la base de la répartition des nations, en appliquant partout une philosophie proportionnelle ».

Pour Bouchard, cela « conduit à réinstaller l’ethnicité au premier rang de la représentation symbolique de la société québécoise en lui donnant une reconnaissance formelle et, pour ainsi dire, officielle ».

Nous ne pouvons aborder ici toutes les dimensions de cette question fort complexe – qu’est-ce qui définit une communauté ethnique, quels droits collectifs lui reconnaître. Mais, il y a beaucoup de démagogie autour de cette question et l’absence complète de stratégie politique.

Premièrement, il faut réaliser que les communautés linguistiques autres qu’anglophone ne se consolideront pas à long terme autour de leur langue d’origine. À cause de leur faiblesse démographique, les membres des communautés portugaise, italienne, grecque, latino-américaine, etc., doivent apprendre une autre langue pour pouvoir fonctionner dans notre société. La question est de savoir si ce sera le français ou l’anglais. Camille Laurin l’avait bien compris et n’avait pas hésité à reconnaître le droit à l’affichage dans les langues d’origine autres que l’anglais. Cela témoignait d’un grand respect pour leurs droits et d’un sens certain de la stratégie politique.

Bon nombre de nationalistes québécois voient, à tort, dans la reconnaissance de droits collectifs des différentes communautés culturelles, le spectre de la politique du multiculturalisme de Pierre Elliott Trudeau. La politique de Trudeau avait pour but d’isoler le Québec français, et force est d’admettre qu’elle a bien réussi, surtout grâce aux millions de dollars que le gouvernement fédéral y a injecté. Bien que la politique à l’égard des communautés culturelles que nous privilégions soit différente de celle de Trudeau, il n’est pas inopportun de rappeler qu’apprendre de l’adversaire est un bon principe en politique.

Enfin, nous considérons que c’est une attitude de colonisé que de s’empresser de vouloir consacrer dans une future constitution du Québec les droits de la minorité anglophone sans en exempter les privilèges et de nier toute reconnaissance de droits aux minorités nationales qui pourraient être nos alliées.

Mentionnons également que Bouchard et Bariteau craignent d’apporter de l’eau au moulin des partisans de la partition en reconnaissant des droits collectifs aux communautés culturelles. Cet argument ne tient pas. Peu importe les politiques québécoises, les fédéralistes joueront de la menace de la partition. La façon de les contrer est de rallier les indécis par une politique d’ouverture – ce que pourrait constituer une politique de reconnaissance des droits collectifs des communautés culturelles – et de promettre aux irréductibles qui favorisent une solution à l’irlandaise… une situation à l’irlandaise.

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nous devons constater que nos universitaires ne croient pas beaucoup au succès de leurs élucubrations théoriques. Le fédéraliste Charles Taylor décèle bien évidemment un « problème » dans « l’interférence entre cette complexité [de sa définition de nation], d’une part, et un fort projet d’indépendantisme chez les francophones de souche, d’autre part » (Penser la nation québécoise). Il y voit, comme Derriennic l’avait prédit, la menace d’un retour au « nationalisme ethnique ». Cela s’est d’ailleurs exprimé lors du référendum de 1995. Dans son livre Ce pays comme un enfant, Serge Cantin rappelle que, peu avant le référendum, le réseau FM de Radio-Canada a proposé un débat sur le nationalisme réunissant Georges Leroux, Jean Larose, Jean-François Nadeau, Antoine Robitaille, Charles Taylor et Fernand Dumont.

« Les cinq interlocuteurs de Taylor, écrit Cantin, n’en revenaient pas de la virulence de sa diatribe antinationaliste. À tel point que Fernand Dumont […] après avoir signalé aux animateurs du débat sa “ difficulté ” face au discours de son collègue de McGill est venu bien près de “ quitter ” […] Ce n’était pas drôle, ajoute Cantin, non vraiment pas drôle, d’entendre ce superphilosophe, cette sommité internationale (Taylor est considéré comme l’un des plus grands philosophes politiques contemporains), cet apôtre du dialogue interculturel, celui qui s’est donné pour mission de “ rapprocher les solitudes ”, de l’entendre donc proférer les accusations les moins fondées, les plus grossières, celle-ci par exemple : “ le discours des extrémistes nationalistes pénètre le Parti québécois de fond en comble ”; ou cette autre : “ le Québec est le grand responsable de l’échec de Meech ! ”

Dans Québec, 18 septembre 2001, Claude Bariteau donne un autre exemple de l’état d’esprit de Charles Taylor. Dans un échange entre intellectuels dans un restaurant, en 1993, à la suite d’une conférence que Taylor venait de prononcer à l’Université Laval, Bariteau relate que, « interrogé sur la façon d’aborder le mouvement sécessionniste, le conférencier (Taylor) signale qu’il faut d’abord considérer les promoteurs de ce mouvement comme des ennemis ». Bariteau reconnaît en avoir été estomaqué !

Le sociologue Jacques Beauchemin est un des critiques les plus perspicaces des partisans du nationalisme civique. Il se plaint que « depuis que les nationalistes ont accepté de voir les choses à travers elle [la dichotomie “ nationalisme ethnique ”, “ nationalisme civique ”], ils sont frappés d’une sorte de mauvaise conscience qui les pousse à vouloir effacer toutes traces d’ethnicisme du nationalisme québécois dont on célèbre alors les vertus civiques ». (Penser la nation québécoise)

Beauchemin explique cet engouement par la transformation radicale de la conjoncture au cours des années 1980 et 1990. Deux événements retiennent principalement son attention. D’abord, « les effets de l’enchassement de la Charte des droits et libertés à l’occasion du rapatriement de 1982 et le formidable mouvement de judiciarisation qu’elle a entraîné ». Deuxièmement, sur la scène internationale, il nous faut, dit-il, « prendre la mesure de ce formidable événement de l’histoire du Xxe siècle, qu’ont représenté la chute du mur de Berlin, le naufrage de l’idéal socialiste et, avec lui, la redécouverte des vertus du droit et de la démocratie ». Nous partageons cette analyse de Beauchemin.

Cependant, la lucidité de Beauchemin sur les causes de la « mauvaise conscience » des nationalistes québécois ne l’empêche pas de jeter l’éponge. Il conclut en proposant d’examiner « les possibilités d’une reconnaissance de la nation québécoise, et l’attribution des droits qui lui serait conséquent dans le cadre d’un État fédéral binational » ! Un retour au Lac Meech, quoi.

Et il n’est pas le seul qui nous inviter à nous embarquer à nouveau dans cette galère. « C’est aussi, écrit-il, la position qu’ont soutenue, beaucoup mieux que je ne le fais ici, Gilles Bourque et Jules Duchastel ».

Quant à Gérard Bouchard, il s’interroge sur son projet et se demande s’il est « justifié de [ne] voir dans toute cette proposition qu’un artifice ou un bricolage ». Il évoque l’hypothèse d’un échec de son projet et, par les forces des choses, que le Québec francophone « pourrait être ramené à l’hypothèse d’un cavalier seul, contraint de se repenser de nouveau comme nation ethnique, au sens intégral du terme. Nous en sommes là. » (Penser la nation québécoise)

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Fernand Dumont est la tête de turc des partisans du « nationalisme civique ». Ils ont élaboré leurs positions en polémiquant contre celles développées par Dumont, particulièrement dans son œuvre maîtresse Genèse de la société québécoise. Sociologue, essayiste, théologien, poète, Dumont a été associé de près au Parti québécois. En 1976, il est nommé au poste de sous-ministre du Développement culturel et c’est à ce titre qu’il cosigne le livre blanc qui allait mener à la rédaction de la Charte de la langue française en août 1977. Il s’applique également à élaborer pour le gouvernement du PQ, en collaboration avec Guy Rocher, une politique de développement culturel rendue publique en 1978.

Dans Raisons communes, Dumont défend une conception culturelle de la nation. « La nation est d’abord une communauté d’un héritage historique », écrit-il qui « privilégie avant tout une identité venue du passé, où la mémoire joue la fonction première ». La nation culturelle, selon Dumont, naît après l’échec des Patriotes de 1837-1838 et s’articule autour des valeurs cléricales – la religion, la famille et la langue française – et son objectif premier est la survivance.

En dépit des transformations survenues lors de la Révolution tranquille, Dumont reste attaché à ce modèle, ce qui entraîne quelques problèmes théoriques. Par exemple, dans Raisons communes, Dumont soutient avec justesse que « le Québec n’est pas une nation » en refusant d’identifier nation et État, mais il erre totalement lorsqu’il affirme : « On parle couramment de nation québécoise. Ce qui est une erreur, sinon une mystification. »

Dumont reste accroché à la vieille définition de la nation canadienne-française et récuse l’utilisation du territoire comme critère de la définition de la nation. « L’histoire, écrit-il, a façonné une nation française en Amérique; par quelle décision subite pense-t-on la changer en une nation québécoise ? »

Dumont n’accepte pas la faillite du grand rêve canadien. Dans Raisons communes, il parle du Canada comme « d’un long malentendu historique », d’une « méprise prolongée », d’une « ambiguïté ». Il écrit : « L’échec d’une communauté canadienne est une tragédie pour tout le monde. Dans un continent anglophone, la nation francophone aurait pu trouver dans la fédération un point d’appui solide en Amérique ; de même, les Canadiens-anglais auraient pu construire avec nous un État solide où les uns et les autres se seraient sentis à l’aise, fiers de nos différences comme de nos convergences. Nous n’avons pas réussi. »

Dumont, c’est l’idéologue non pas de l’indépendance du Québec, mais de la souveraineté-association, du projet péquiste de 1980 dont le but était de proposer une nouvelle entente au Canada anglais comme l’affirmait le titre du livre blanc publié sur le référendum.

S’il faut donner raison à Dumont de souligner l’importance de la culture dans la définition de la nation contre les « modernistes », partisans d’une « culture commune civique » totalement désincarnée, il faut critiquer le contenu de la culture à laquelle il s’accroche. Dumont n’a jamais accepté l’idée de la laïcisation de la culture québécoise au cours des années 1960. « La laïcisation s’accompagne, souligne-t-il dans Genèse de la société québécoise, d’un flottement de la culture collective qui, en si peu de temps, n’a pu se donner encore de nouveaux repères éthiques qui soient communément partagés. » Il continue à chercher ces « repères éthiques » dans le catholicisme qui lui apparaît comme « susceptible d’apporter une contribution originale. »

Son soutien aux institutions religieuses l’amène à se méprendre complètement sur le sens des rébellions de 1837-1838, qui lui apparaissent comme « le symbole pathétique d’une impasse dans l’édification de la conscience historique d’un peuple. »

L’« impasse » réside dans la contradiction qu’il voit entre, d’une part, les vieilles institutions féodales, héritées de l’ancien régime français et consolidées par les Britanniques après la Conquête, que sont le système seigneurial, le droit civil français et la religion, et, d’autre part, la République et les valeurs démocratiques républicaines. Pour Dumont, « le projet de république conduit dangereusement à l’assimilation ». La République est quasiment synonyme d’une annexion aux États-Unis.

Il écrit : « L’idée de nation et celle de république se rencontrent ; elles n’arrivent pas à se fondre. Chacune est un réactif par rapport à l’autre. Si la république est volonté d’égalité, il faudra montrer que les institutions nationales héritées s’y conforment. Sinon, n’aura-t-on pas à supprimer ces institutions pour que la république advienne selon la pureté de ses principes », écrit-il.

Il présente le projet patriote comme un projet de « nationalisme civique » pur qu’il oppose au « nationalisme ethnique » de la survivance. Il présuppose que même la langue française n’aurait pu être préservée dans le projet républicain. « La langue elle-même, qui fait exception sur le continent nord-américain, comment en justifier la perpétuation autrement que comme un héritage du passé ? Elle n’est pas plus d’essence démocratique que les autres parlers. » À preuve, selon lui, le fait que le Manifeste de 1838 de Nelson reconnaissant le français et l’anglais comme les deux langues officielles.

Étrange analyse, comme si la situation du milieu du XIXe siècle était regardée avec les yeux du rédacteur de la Loi 101 de 1977 ? Dans une société paysanne comme la société bas-canadienne de l’époque, les risques d’anglicisation n’étaient pas du tout les mêmes que dans la société industrialisée et urbaine des années 1960. Un gouvernement des patriotes dans une république bas-canadienne indépendante très majoritairement francophone aurait pu adopter toutes les législations nécessaires pour assurer, non seulement la survie, mais surtout l’épanouissement et le développement de la collectivité francophones.

C’est comme si Dumont ne voyait de « survivance » qu’à l’ombre de l’Église et de la Couronne britannique ou de la Constitution canadienne. Les idées démocratiques et républicaines sont synonymes d’assimilation et d’annexion aux États-Unis.

On comprend que Dumont était tout désigné comme tête de turc pour nos « modernistes » partisans du nationalisme civique. C’est plus facile de casser du sucre sur le dos de Dumont que de s’attaquer au nationalisme anti-colonial d’André D’Allemagne, de Parti-pris et du RIN. Rappelons que c’est également la voie qu’avait suivie Pierre Elliott Trudeau.

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Les racines idéologiques des « modernistes » se retrouvent chez des auteurs à la mode dans les milieux universitaires comme le philosophe allemand Jurgen Habermas. Ce dernier s’oppose à ce que l’État puisse assurer aux groupes minoritaires des droits collectifs leur permettant de sauver leur culture. Pour Habermas, un État qui garantit la sauvegarde d’une culture par des interventions législatives brime à coup sûr l’autonomie des individus.

Plusieurs auteurs ont signalé que le modèle habermassien avait été conçu pour préparer l’Allemagne à entrer dans la communauté européenne en biffant toute référence à son lourd passé nationaliste. Mais la nation allemande est tellement majoritaire qu’elle dominerait par la force du nombre l’État allemand, même si toute référence ethnique en était bannie.

Que nos « modernistes » aient trouvé leur source d’inspiration chez Habermas ne manque toutefois pas d’inquiéter. Quel rapport entre la nation impérialiste allemande oppressive et la nation québécoise opprimée ? Que le passé nazi de l’Allemagne provoque chez des intellectuels allemands le besoin de renier toute référence ethnique peut à la limite s’expliquer. Mais que font nos « modernistes » dans cette galère ? Que le Manifeste des jeunes « modernistes » ait été publié suite aux déclaration de Yves Michaud sur le « vote ethnique » de la communauté juive en dit long sur le sentiment de « mauvaise conscience » qui les anime.

Les sources idéologiques du nationalisme civique dépassent largement l’influence du philosophe allemand Habermas. Comme le souligne le sociologue Jacques Beauchemin, elles trouvent leur origine, au Canada, dans la judiciarisation de la politique par suite de l’adoption de la Charte des droits en 1982, et, au plan mondial, dans le triomphe de l’idéologie du droit par suite de la chute du mur de Berlin en 1989.

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Dans un petit livre publié récemment et intitulé La révolution des droits – traduit par Jean Paré – le politicologue étatsunien d’origine canadienne Michael Ignatieff a bien résumé l’importance universelle du triomphe de l’idéologie des droits humains et ses conséquences sur les droits nationaux du Québec.

Dans cet ouvrage, Ignatieff cite le Canada comme un exemple à suivre et effectivement suivi à l’échelle mondiale. « Je crois, écrit-il, que nous avons réussi, entre autres choses, à réconcilier droits individuels et droits collectifs au sein d’un État multinational et multilingue, et que cette expérience est mieux adaptée au besoin de la plupart des sociétés que les grandes traditions de droits de la France, des États-Unis ou de l’Angleterre. »

Ignatieff consacre plusieurs pages de son ouvrage à louer le processus constitutionnel qui a mené au rapatriement de la constitution et à l’adoption de la Charte des droits en 1982. Il se réjouit que la question du Québec ait été secondarisé avec la participation des féministes, des autochtones et des citoyens ordinaires et – contrairement à Habermas – Ignatieff endosse le fait que la Charte reconnaisse, en plus des droits individuels, « des droits collectifs, comme les droits linguistiques, l’égalité des sexes, la diversité culturelle du pays et les revendications territoriales des autochtones ».

Le triomphe de « la révolution des droits » ne se limite pas au Canada. C’est un phénomène universel, raconte Ignatieff, mis en place au lendemain de la Deuxième guerre mondiale par les Alliés en Europe pour empêcher la France et l’Italie de devenir communiste et garder un œil sur l’Allemagne. La Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 « a modifié, écrit-il, l’équilibre des forces entre les souverainetés nationales et le droit des gens » et permet, au nom du « droit d’ingérence », les interventions étrangères dans les pays où les droits sont bafoués. Ce changement, ajoute-t-il, « est probablement le plus révolutionnaire de tous ceux qui sont survenus dans l’ordre européen depuis les traités de Westphalie en 1648 ».

Dans un article publié dans le New York Review of Books du 13 juin 2002 (58), Michael Ignatief illustre l’importance de cette « Révolution des droits » dans l’offensive étatsunienne contre le bloc soviétique. Il fait la recension des mémoires de Mme Jeri Laber qui viennent de paraître sous le titre The Courage fo Strangers – Coming of Age with the Human Rights Movement avec une préface du président tchèque Vaclav Havel.

Jeri Laber, nous apprend Ignatieff, a été la première directrice de Helsinki Watch, une organisation non gouvernementale (ONG) mise sur pied avec l’argent de la Ford Foundation – 400 000 $ pour la seule année 1979 – afin de surveiller l’application des accords de Helsinki de 1975 et soutenir les dissidents des pays de l’Est.

Les accords de Helsinki ont été déterminants pour les Européens de l’Est dans leur « révolution de velours » contre l’URSS. C’est à ce moment, note Ignatieff, que Karol Wojtila, cardinal de Cracovie et futur Jean-Paul II, a commencé à utiliser le discours des droits de l’homme pour combattre les autorités communistes.

Jeri Laber a été une des premières étatsuniennes à en comprendre l’importance. Dans ses mémoires, elle raconte comment elle a voyagé fréquemment dans les pays de l’Est, emportant avec elle tout ce dont les dissidents avaient besoin, de l’argent aux ordinateurs portatifs.

Elle révèle l’importance du rôle joué par un petit groupe de personnes, financé par les fondations Ford et MacArthur et l’aide du financier hongrois George Soros. Le groupe était composé très majoritairement de membres masculins de l’élite étatsunienne, d’avocats et hommes d’affaires juifs, pour la plupart. Le mouvement avait ses entrées auprès des hauts fonctionnaires du gouvernement étatsunien, de membres du Congrès et du département d’État. Quant à Human Rights Watch, l’organisation parapluie, elle a vu son budget passer de 200 000 $ en 1979 à plus de 20 millions en 2001

Sous la présidence de Bill Clinton, les partisans des droits humains ont franchi un pas considérable qu’ils s’étaient refusé jusque là, déclare Ignatieff, soit de soutenir les interventions militaires étatsuniennes en Bosnie et au Kosovo au nom du « droit d’ingérence ». Il n’était plus logique, selon lui, de s’opposer aux buts – le « nettoyage ethnique » – sans soutenir les moyens : l’intervention militaire.

Le livre de Michael Ignatief La Révolution des droits et son article dans le New York Review of Books démontrent l’importance de l’idéologie des droits humains dans la politique extérieure des États-Unis et du soutien matériel apporté par différentes fondations financées par les multinationales ou des agences américaines (CIA).

Elle permet également de mieux comprendre la déception de plusieurs nationalistes québécois suite à la dislocation de l’Union soviétique et de la Yougoslavie. Plusieurs, en effet, croyaient que le mouvement d’accession à l’indépendance des pays baltes et de plusieurs républiques ex-soviétiques allait être favorable à l’indépendance du Québec.

L’histoire nous apprend en effet que le destin de petites nations comme le Québec est toujours lié à de grands mouvements politiques internationaux. Ainsi, les Rébellions des Patriotes de 1837-1838 s’inscrivent dans le grand mouvement républicain d’émancipation national du milieu du XIXe siècle. Mais, contrairement aux pays latino-américains qui ont pu profiter des contradictions entre les puissances colonisatrices pour accéder à l’indépendance, le Québec n’a pu bénéficier de l’appui des États-Unis contre l’Angleterre, malgré l’appel pressant des dirigeants patriotes.

Plus tard, au début des années 1960, la Révolution tranquille faisait partie du mouvement général de décolonisation, sans oublier le formidable mouvement des Noirs en faveur des libertés civiques aux États-Unis qui a eu une influence considérable sur le mouvement indépendantiste québécois.

Cependant, contrairement à certaines conceptions véhiculées par les médias, qui s’appuyaient sur des travaux comme ceux de la soviétologue Hélène Carrère d’Encausse, le démantèlement de l’Union soviétique n’est pas le résultat de mouvements nationaux. Comme l’écrit l’historien E. J. Hobsbawm dans Nations and Nationalisme Since 1780, « Dans le cas de l’URSS, son effondrement n’a pas été causé, comme certains soviétologues l’avaient prédit, par les tensions nationales internes, quoique indéniables, mais bien par les difficultés économiques ».

C’est au nom de l’idéologie des droits de l’Homme, et non de l’émancipation des nations, que les États-Unis ont appuyé – certains diraient fomenté – le démantèlement de l’Union soviétique et de la Yougoslavie. Au contraire, les références ethniques – particulièrement en ex-Yougoslavie – concernaient le « nettoyage ethnique » et ont justifié les interventions militaires.

La chute du mur de Berlin n’est donc pas le fruit des mouvements de libération nationale et ne les a pas provoqués. Le démantèlement de l’empire soviétique s’est fait au nom de la lutte pour les droits de l’Homme et l’onde de choc provoquée s’est ressentie au Québec par la popularité nouvelle du nationalisme civique et la mise au ban du nationalisme ethnique – identifié au racisme, à l’intolérance et, à la limite, à la « purification ethnique ».

Dans La Révolution des droits, Michael Ignatieff montre bien les limites imposées au Québec par l’idéologie des droits civiques. « Le Québec, écrit-il, a pleinement le droit d’être reconnu comme société distincte, avec ses lois sur la langue et sur l’immigration, et avec un système scolaire qui diffère de ceux du reste du pays précisément pour protéger sa différence ». Pour lui, « ce n’est pas la nature des exigences du Québec qui est insupportable, mais la menace de sécession qui les accompagne ». L’autodétermination, ajoute-t-il, « n’implique pas nécessairement le droit à la sécession. La sécession et l’indépendance se justifient pour une nation menacée de destruction, et seulement si la possession des pouvoirs d’un État souverain garantit son salut ». Cela n’est de toute évidence pas le cas du Québec pour Ignatieff. « L’existence du Québec n’est pas en péril, et les Québécois n’ont pas besoin d’un État indépendant pour diriger leurs affaires », déclare-t-il.

Puis, Ignatieff met cartes sur table. « Le vrai problème est que nous n’avons pas la même vision de l’Histoire. Ce n’est pas une question de pouvoirs ou de droits, mais de vérité. Nous n’habitons pas la même réalité historique. Et il est grand temps d’y parvenir. Deux générations de Canadiens anglais ont demandé respectueusement : “ What does Quebec want ? ” Le temps est venu pour nous, Canadiens anglais, de dire qui NOUS sommes et ce qu’est NOTRE pays. Et la réponse est celle-ci : nous sommes un partenariat de nations, une communauté de peuples unis dans une citoyenneté commune et l’égalité des droits. Nous avons une histoire commune et, bon gré mal gré, il nous faut partager une même vérité. »

Puis, il énonce la « vérité » que nous devons partager. « Et voici la vérité du Canada anglais. La conquête britannique de 1763, loin d’étouffer le fait français en Amérique du Nord, a apporté l’autonomie aux Canadiens-français pour la première fois. » Martelant à nouveau que « la vérité est la vérité, le droit est le droit », Ignatieff en remet et affirme que c’est la Conquête qui « a assuré la survie d’un Québec démocratique en Amérique du Nord ».

Le message est drôlement clair. Même s’il franchit tous les obstacles placés sur son chemin – campagne de commandites fédérales, chantage économique, menaces de partition, loi sur la « clarté » - le mouvement d’émancipation de la nation québécoise se butera, même au terme d’un référendum gagnant, à la « vérité » du Canada anglais.

Jean-Pierre Derriennic affirmait que les partisans du nationalisme civique québécois devraient obligatoirement faire appel à des éléments de nationalisme ethnique pour mobiliser la population en faveur de l’indépendance. Mais c’est Ignatieff qui fait éclater le vernis démocratique du nationalisme civique canadien en donnant le feu vert au Canada anglais pour qu’il ait recours au chauvinisme le plus abject – à sa « vérité » - afin de nier le droit démocratique fondamental du Québec à l’autodétermination. Il ne restera plus, dans le cas d’un référendum victorieux, qu’à invoquer le « droit d’ingérence » pour justifier une intervention militaire pour répondre à l’appel d’anglophones qui ne manqueront pas de crier au « nettoyage ethnique ».

L’idéologie des droits civiques n’est pas l’idéologie de l’émancipation des nations. C’est l’idéologie des nations dominantes, que ce soit l’Allemagne de Habermas ou le Canada et les États-Unis de Ignatieff. L’émancipation du Québec passe, non pas par l’adhésion à l’idéologie des droits civiques, mais bien par sa critique la plus acérée, la plus acerbe.

* * *

Il est ironique de constater que la critique la plus virulente et la mieux articulée du nationalisme civique est l’œuvre du Canadien anglais Michael Mandel. Dans son livre traduit en français sous le titre La Charte des droits et libertés et la judiciarisation du politique au Canada, publié chez Boréal en 1996, Michael Mandel a produit une critique remarquable des effets de la Charte et de l’américanisation de notre système politique.

Mandel rappelle que le Bill of Rights avait pour objectif dans l’esprit des Pères de la Constitution étatsunienne, non pas une plus grande démocratisation, mais la défense des intérêts de la classe dominante contre les tendances « nivellatrices » de la démocratie. Alors que – contrairement à l’Europe où le cens électoral « protégeait » les biens nantis du suffrage universel – le droit de vote permettait aux petits fermiers américains de contrôler les assemblées locales, il est vite apparu nécessaire de protéger les droits de propriété des banques et des autres grandes institutions capitalistes par un appareil judiciaire dont les membres étaient nommés à vie et qui posséderait le droit de renverser toute loi qui les violerait.

Avec l’élargissement du suffrage universel, les pays anglo-saxons ont progressivement eu recours aux chartes des droits et aux tribunaux pour remplacer les institutions non électives déconsidérées comme la Chambre haute (sénat, conseil législatif) et les institutions monarchiques (gouverneur général, lieutenant-gouverneur), afin de constituer un rempart contre la « tyrannie de la majorité ». Pierre Elliott Trudeau a clairement dit que sa charte des droits permettrait de remplacer le droit de désaveu du gouvernement fédéral à l’égard des lois provinciales.

Avec les chartes, on invoque la « primauté du droit », l’indépendance et l’impartialité des tribunaux, le triomphe de la raison sur la passion. Mais, dans les faits, on instaure la « primauté des juges », inamovibles, issus de la classe dominante, nommés pour des considérations partisanes et qui n’ont de comptes à rendre à personne.

Dans son livre, Mandel raconte comment Pierre Elliott Trudeau a manœuvré, après l’échec du référendum de 1980, pour imposer la charte des droits et y camoufler son projet de consécration des droits linguistiques des minorités. Alors que les chartes énoncent habituellement de grands principes généraux touchant aux droits et libertés, l’article 23 de la Charte sur les droits linguistiques a la précision d’une loi fiscale. Mandel explique en détails comment l’article 23 a été utilisé pour démolir, pièce par pièce, la Loi 101.

Il rappelle que, lors d’un procès portant sur la Loi 101, lorsque le Québec invoqua le droit collectif des individus parlant une langue minoritaire, le juge Deschênes accusa le Québec de « faire état d’une conception totalitaire de la société ». Il reprocha au gouvernement du Québec d’employer « le rouleau compresseur du kolkhoze » et de ne voir « de mérite que dans le résultat collectif ». Le juge Deschênes souligna que, pour la Charte, « la personne humaine est la plus grande valeur que nous connaissons et rien ne doit concourir à diminuer le respect qui lui est dû ».

Une étude récente du sociologue Jean Dorion, publiée sous forme d’articles dans Le Devoir quelques semaines après la parution du Rapport Larose, a confirmé les appréhensions de Michael Mandel en démontrant les effets néfastes de la Charte des droits sur l’évolution linguistique du Québec. Appuyée par une analyse pointue des données démographiques, Dorion démontre qu’il suffirait de 25 ans pour ramener la part de l’école anglaise à ce qu’elle était lors de l’adoption de la Loi 101, il y a 25 ans. Une analyse, produite par une seule personne et avec des moyens réduits, qui jetait par terre tout l’édifice de « bonne ententisme » et de « pensée positive » de la Commission Larose.

Il peut paraître étonnant, à première vue, que la seule critique véritable de la Charte des droits et de la judiciarisation et de l’américanisation de la politique soit venue d’un juriste canadien-anglais. Mais cela s’explique par l’ampleur incroyable de la domination de l’idéologie « moderniste » associée au nationalisme civique sur les sciences juridiques, mais également sur l’historiographie, les sciences économiques et de l’ensemble des sciences sociales au Québec.

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Les défaites politiques sont toujours suivies de périodes de reculs politiques et de désarroi idéologique. La défaite du référendum de 1995 n’a pas fait exception. Avec sa Loi sur la « clarté », le gouvernement fédéral a emprisonné le futur référendum dans un corset juridique sous l’autorité de la Cour suprême, dont l’Histoire nous a appris de quel côté elle « penche » lorsqu’il s’agit des droits du Québec.

Plus insidieux encore est le discours du « nationalisme civique » concocté par des universitaires se présentant comme des « nationalistes québécois ». Sous des allures de « modernisme », ils nous servent du réchauffé de Pierre-Elliott Trudeau et l’idéologie impériale étatsunienne spécifiquement élaborée pour maintenir sous leur joug les nations européennes au lendemain de la Deuxième guerre mondiale et pour intervenir militairement aujourd’hui au nom des « droits de l’homme » contre des mouvements nationaux accusés à tort de pratiquer le « nettoyage ethnique ».

Que des politiciens et des intellectuels canadiens-anglais nous distillent à tout venant le discours du « nationalisme civique » pour justifier une éventuelle décision de la Cour suprême contre l’indépendance du Québec, ça se comprend. Que Michael Ignatieff soit représentatif d’un large secteur de l’intelligentsia américaine prête à légitimer au nom du « droit d’ingérence » une éventuelle intervention étatsunienne contre notre souveraineté n’a rien de surprenant. Mais, diable, que font nos intellectuels dans cette galère idéologique ? Avons-nous besoin de s’attacher soi-même les mains derrière le dos ?

Ces idées doivent être combattues. Elles doivent l’être sur la base d’un véritable programme démocratique intégrant, bien entendu une Charte des droits et libertés des individus, mais également une Charte des droits collectifs de la nation québécoise, de la nation autochtone et des différentes minorités nationales qu’on retrouve sur le territoire du Québec. Enfin, ces droits individuels et collectifs doivent reposer sur un véritable programme d’émancipation sociale et de libération économique. Ce n’est que de cette façon qu’on pourra mettre fin à l’oppression nationale du Québec.

Pierre Dubuc

Automne 2002

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