Bilan et perspectives
La démission d’André Boisclair, la candidature de Pauline Marois et la volonté exprimée par plusieurs de revoir le programme et la stratégie du Parti Québécois ouvrent une période de débats auxquels le SPQ Libre entend participer. Mais avant d’y aller de nos propositions, un bref bilan de la dernière campagne électorale s’impose.
Le Parti libéral a subi sa plus importante défaite depuis 1867. Plus de 61 % des électeurs ont décidé de voter pour une autre formation politique, ce qui correspond presque parfaitement au taux d’insatisfaction à l’endroit du gouvernement Charest mesuré par les maisons de sondage.
Le Parti Québécois a été incapable de canaliser à son profit le mécontentement populaire et a enregistré son plus bas score depuis 1970. À peine 28 % des électeurs nous ont accordé leur confiance dans un contexte où le taux de participation (71,28 %) est un des plus bas historiquement enregistrés. Ajoutons à cela que, dans au moins deux circonscriptions, la défaite du Parti Québécois peut être attribuée aux suffrages obtenus par le parti Québec solidaire.
L’impopularité des libéraux s’explique par l’extraordinaire mobilisation citoyenne contre les politiques de ce gouvernement. Rappelons-nous Orford, le Suroît ou encore les actions syndicales contre les lois adoptées sous le bâillon dont le point culminant a été la manifestation du Premier mai 2004. Plus de 100 000 travailleuses et travailleurs ont défilé dans les rues de Montréal où on voyait les pancartes du Parti Québécois côtoyer les pancartes syndicales.
Mais la direction du Parti Québécois, issue de la course à la chefferie de 2005, a refusé en grande partie de s’identifier à ce vent de contestation populaire. Au lendemain de l’imposition sous le bâillon d’un décret aux employés du secteur public, le chef du PQ déclarait qu’il « ne voulait pas fédérer les insatisfaits ». C’était faire fi de la colère de près de 1 million de travailleurs et travailleuses, sans compter les membres de leurs familles.
Cette attitude à rebrousse-poil avec les alliés naturels du Parti Québécois allait à l’encontre de sa démarche historique et de l’orientation social-démocrate du programme de pays que nous avons adopté au congrès de 2005. Ce programme ne fut jamais invoqué avant et pendant la campagne électorale. Aucun de ses articles fondamentaux ne fut cité, expliqué ou promu.
Le même silence a entouré la démarche d’accession à la souveraineté. Tout le travail effectué durant la Saison des idées est resté lettre morte. Seule la promesse d’un référendum, répétée à tous vents, a tenu lieu de programme. C’est comme si, pour inciter les Montréalais à se rendre dans la Vieille Capitale, une agence de voyages se limitait à vanter les charmes du trajet sur l’autoroute 20!
Classe moyenne, famille et syndicalisme ne sont pas antinomiques
Au lendemain de l’élection, prenant prétexte du recul du Parti Québécois et des succès de l’ADQ, des voix se sont élevées pour inviter les péquistes à se « recentrer » vers la droite et à mettre sur la glace la souveraineté. Dans certains milieux, on vient de « découvrir » la classe moyenne et la famille et leur attribuant des valeurs qui seraient, laisse-t-on entendre, en porte-à-faux avec le projet social et national du Parti Québécois. Il convient ici de remettre quelques pendules à l’heure.
La classe moyenne est née du New Deal du président américain Franklin Delano Roosevelt au cours des années 1930. Ces politiques comprenaient la reconnaissance et la croissance du mouvement syndical. Des politiques similaires ont été adoptées au Canada – avec le Bennett New Deal du nom du premier ministre canadien de l’époque – et dans la plupart des pays industrialisés.
Aujourd’hui, on constate une adéquation presque parfaite entre le taux de syndicalisation et la répartition de la richesse. C’est dans les pays où le taux de syndicalisation est le plus élevé que la richesse est répartie de la façon la plus égalitaire. A contrario, c’est dans les pays où les syndicats sont en perte de vitesse, que l’écart entre les riches et les pauvres s’élargit et que la classe moyenne périclite. C’est le cas, par exemple, aux États-Unis où le fossé entre les biens nantis et les mal nantis s’est creusé parallèlement au déclin du taux de syndicalisation qui est passé de 35 % à 13 % en trente ans.
Les valeurs associées au syndicalisme (solidarité, entraide, interventionnisme de l’État) sont largement partagées par les Québécois, malgré le matraquage idéologique néolibéral des dernières décennies. Tous les sondages en font foi, au grand désespoir même du président de la Maison Crop qui avouait dernièrement, avec une belle naïveté, son incapacité à triturer les sondages pour plaire aux Lucides.
Le même raisonnement s’applique dans le cas de l’institution familiale. Sa « redécouverte » ne justifie en rien une dérive droitière. Au contraire, son existence même bat en brèche tout le discours individualiste des dernières années. La famille est une unité d’entraide, de solidarité et de coopération. C’est aussi le lieu premier de l’affirmation identitaire, de l’apprentissage de la langue maternelle et de la défense des intérêts nationaux. C’est le creuset du projet souverainiste.
Mais la mondialisation et les flux migratoires qui l’accompagnent font naître dans les populations du globe une insécurité identitaire qui se traduit par une recherche d’affirmation collective et nationale. Le Québec n’y échappe pas. Nous l’avons vu à l’occasion du débat sur les accommodements raisonnables. Ce sentiment aurait dû être un puissant argument en faveur de l’indépendance nationale. Mais, au cours des dernières années, certains ont voulu « épurer » le nationalisme québécois par l’élagage de tout référent ethnique, culturel et parfois même linguistique. Ils ont fait la promotion d’un nationalisme soi-disant « civique » basé essentiellement sur la Charte des droits et ses valeurs individualistes.
C’est ainsi que la campagne électorale s’est déroulée sans aucune référence à la défense et à la promotion de la culture et de la langue françaises, qui sont pourtant la raison d’être du mouvement national québécois. Est-ce que d’avoir tellement dépouillé le projet souverainiste de ses attributs nationaux fait qu’on puisse aujourd’hui envisager sa mise au rancart ?
Dire de quoi aura l’air le pays du Québec
Tout « recentrage » vers la droite et toute dérive vers l’autonomisme serait suicidaire. Nous devons réaliser que c’est principalement dans l’est de Montréal, dans les régions (Saguenay-Lac-Saint-Jean, Abitibi, Côte-Nord) et les circonscriptions (Richelieu, Beauharnois) où l’on retrouve les classes populaires et les taux de syndicalisation parmi les plus élevés, que le Parti Québécois a fait les meilleurs scores. La reconstruction du parti doit prendre appui sur cette base et le noyau dur de souverainistes. Toute mise sur la glace de l’option entraînera le départ des militantes et militants vers d’autres partis selon leurs affinités politiques.
Nous sommes d’accord avec tous ceux qui proclament que l’approche du « bon gouvernement », qui était celle de la feuille de route, a fait long feu. Elle se défendait dans le contexte de 1976, mais nous en avons depuis mesuré les limites. En 1976, René Lévesque était plus populaire que son parti et celui-ci plus populaire que son option. Aujourd’hui, la pyramide s’est inversée. L’option avoisine les 45 % dans les sondages, le Parti Québécois a recueilli 28 % des voix et la popularité de son chef a tourné autour de 20 %.
Cependant, il ne suffit pas de proclamer vouloir faire un pays pour rallier les Québécois à ce projet. Il faut leur dire de quoi aura l’air le pays du Québec et comment nous proposons d’y arriver.
Les souverainistes utilisent souvent l’allégorie de la maison à construire pour illustrer leur projet. Mais, contrairement à l’animal qui construit sa maison par instinct, l’être humain la construit d’abord entièrement dans sa tête. Rien de plus normal alors que le peuple veuille voir dans un programme politique de quoi aura l’air le pays du Québec. Quelles seront ses institutions? À quelle enseigne, il logera au chapitre des droits et libertés ? Comment s’assurera-t-on que sa population puisse se nourrir, se loger, s’instruire, être soignée ? Comment pourra s’épanouir sa culture ?
Le Québec est aujourd’hui un des rares endroits où il est possible de rêver à l’édification d’une nouvelle société. C’est un atout absolument incroyable. Mais encore faut-il pouvoir alimenter ce rêve ! Encore faut-il indiquer les voies de sa réalisation !
Mettre au centre du débat la constitution du pays du Québec
L’indépendance du Québec n’étant pas aujourd’hui le projet du seul Parti Québécois, il faut élargir la perspective pour jeter les bases de la nouvelle grande coalition qui nous conduira au pays. Comment ? En ouvrant le débat sur la future constitution du pays du Québec.
Le programme adopté en 2005 prévoit de créer, au lendemain d’un référendum gagnant, « une assemblée constituante qui aura le mandat de préparer la constitution permanente de l’État souverain du Québec ». Rien ne nous empêche d’amorcer le débat dès maintenant. Mario Dumont prône l’adoption d’une constitution québécoise. Québec solidaire réclame la mise sur pied d’une assemblée constituante.
Au Québec, le projet d’une assemblée constituante a déjà été porté par le mouvement des Patriotes de 1837-1838. Aujourd’hui, il s’inscrit dans un mouvement planétaire où le chemin normal pour une redéfinition des sociétés est l’assemblée constituante et l’élaboration d’une nouvelle constitution. Il faudra éventuellement déterminer la composition de la future assemblée constituante, le meilleur moment pour sa mise sur pied, mais on peut d’ores et déjà préparer la réflexion sur les thèmes qui y seront débattus.
Des « Contribution souverainistes » pour la Constitution d’un Québec indépendant
La future assemblée constituante aura, entre autres, pour mandat de définir nos futures institutions politiques (régime parlementaire britannique ou régime présidentiel, scrutin proportionnel, etc.), établir les droits des nations autochtones, de la minorité anglophone et des minorités ethniques, comprendre une charte des droits individuels et sociaux, une charte de la langue, prévoir la répartition des pouvoirs entre le gouvernement central et les gouvernements régionaux et bien d’autres sujets.
La philosophie, l’esprit et les différents articles de la future constitution devraient faire l’objet d’un vaste débat à être enclenché le plus tôt possible. Il faut mettre à contribution les intellectuels et les spécialistes des différentes questions abordées afin d’aider nos concitoyens à se faire une opinion. Nous devrions nous inspirer de l’expérience des États-Unis d’Amérique. Les principaux artisans de la constitution américaine, Alexander Hamilton, James Madison, John Jay, ont publié à l’époque des articles dans les journaux new-yorkais pour expliquer la philosophie de la nouvelle constitution et défendre le bien-fondé de ses différents articles. Ces contributions connues sous le nom de Federalist Papers servent encore aujourd’hui de guide d’interprétation du document fondateur de la République américaine.
Nous devrions produire nos « Sovereignist Papers », nos « Contributions souverainistes ». Celles-ci seraient publiées; des conférences, des colloques, des débats publics et sur Internet seraient organisés afin d’assurer la participation du plus grand nombre de nos concitoyennes et de nos concitoyens. Le mandat de cette tâche extrêmement importante pourrait être confié à un organisme indépendant des partis politiques afin de permettre le spectre le plus large possible d’opinions.
Le Parti Québécois, comme toutes les autres formations politiques, participerait à ce forum constitutionnel. Ses prises de position enrichiraient une partie de son programme politique.
Le pays à bâtir
Pour rallier la population au projet de pays, le Parti Québécois devra également développer ses politiques sur un certain nombre de chantiers jugés prioritaires dans la perspective de la souveraineté comme nous y invite Louis Bernard dans son texte « Le pays à bâtir », c’est-à-dire montrer à partir de la vie concrète des gens comment nous pourrons organiser notre vie sociale quand nous serons pleinement maîtres de tous nos moyens.
Déjà, notre programme prévoit la formulation de grandes politiques nationales et les conseils nationaux sont prévus à cet effet. Sur la question de l’environnement – et dans une moindre mesure l’éducation – nous l’avons fait. En proposant la réduction de notre dépendance au pétrole, nous ouvrions la voie à un vaste projet économique, environnemental et social basé sur le développement de l’énergie hydro-électrique et éolienne, sur le transport collectif urbain et inter-cité avec tramways, trains rapides et voitures électriques. Un projet qui structurait l’occupation du territoire. Malheureusement, ce thème n’a pas été suffisamment développé ni avant ni pendant la campagne électorale.
Il serait sans doute nécessaire de lui jumeler une politique de plein emploi, une question extrêmement important dans le contexte de la concurrence asiatique, du vieillissement de la population et de la pénurie de main d’œuvre appréhendée, et de l’importance du décrochage scolaire chez nos jeunes.
Nous pourrions multiplier les exemples de politiques nationales pour un Québec indépendant, de ces politiques qui permettront que prennent forme dans la tête des gens les grands contours, la charpente, l’ossature du pays que nous proposons.
Ajoutons que, dans le cas d’un gouvernement péquiste minoritaire – une éventualité que nous ne pouvons plus maintenant exclure – ou dans les circonstances exceptionnelles où un gouvernement majoritaire du Parti Québécois ne pourrait déclencher rapidement un référendum, il pourrait être tiré de ces positions un programme de gouvernement « minimal », c’est-à-dire des politiques qu’il serait possible à ce gouvernement de réaliser dans le cadre du Québec-province, dans le cadre des contraintes du fédéralisme canadien, mais en expliquant la nécessité de l’indépendance pour leur réalisation pleine et entière. Le programme servirait alors non de programme de « bon gouvernement », mais d’outil pédagogique pour préparer une nouvelle élection générale ou le référendum.
Expliquer « comment » se fera la souveraineté
Dans un texte publié au lendemain de l’élection, M. Louis Bernard a mis le doigt sur une des grandes faiblesses de la dernière campagne électorale en proposant que le Parti Québécois explique davantage le « comment » se fera la souveraineté « afin que la population ait l’assurance que la transition pourra se faire correctement ». Il parle d’une période de transition au cours de laquelle des négociations s’engageront avec le Canada, où il faudra s’assurer de la continuité des services actuellement dispensés par le gouvernement fédéral et de la reconnaissance internationale d’un Québec souverain.
Ce sont là des questions extrêmement importantes dont il faudrait débattre, non pas seulement dans le cadre enfiévré d’une campagne électorale, mais au cours de la période qui précède un rendez-vous électoral. D’ailleurs, le programme adopté en 2005 prévoyait qu’avant l’élection, le Parti Québécois « diffuse auprès des citoyennes et des citoyens des documents relatifs au processus d’accession à souveraineté » et nous savons qu’un comité présidé par Daniel Turp a produit un important document à ce sujet. Mais rien n’a été publié.
Aborder de front des questions « négligées »
Il faudrait également AVANT la prochaine campagne électorale traiter d’un certain nombre de questions « négligées » par le mouvement souverainiste. Nous devrions discuter des relations que nous entrevoyions avec le reste du Canada. Bien que nous ne voulions pas revenir à un projet de souveraineté-association ou souveraineté-partenariat dans lequel l’accession à la souveraineté est conditionnelle à son acceptation par le Canada anglais, rien ne nous empêche d’entrevoir quelles pourraient être nos relations avec nos voisins canadiens et américains.
Nos relations avec les peuples autochtones et la minorité anglophone sont également cruciales. Jean Charest nous a rappelé au cours de la dernière campagne électorale que la menace de la partition du territoire du Québec était l’arme suprême du Canada anglais. Ce serait faire preuve d’aveuglement que de ne pas aborder de front cette question afin d’immuniser nos concitoyens contre ce chantage.
L’expérience nous enseigne que des pressions peuvent être exercées par les marchés financiers sur nos dirigeants pour tenter d’influencer le cours des événements. Ce fut le cas lors de la nationalisation de l’électricité en 1962, de l’élection du Parti Québécois en 1976 et à d’autres occasions. Les actions entreprises alors par le gouvernement du Québec pour contrer ces manœuvres – souvent sous la direction de Jacques Parizeau – auraient intérêt à être mieux connues du grand public.
Gardons le cap sur l’indépendance du Québec
La défaite électorale a provoqué chez certains de « profondes remises en question existentielles » que d’autres essaient de manipuler pour faire dévier notre lutte de son cours. Mais les indépendantistes ne se laisseront pas distraire. Près de 250 ans de domination nous ont convaincus de l’acharnement des gouvernements qui nous ont dominés et nous dominent toujours à réactualiser dans le contexte propre de leur époque les aspects fondamentaux de la Conquête britannique. Encore aujourd’hui, nous ne sommes libres qu’«en autant que le permettent les lois anglaises » comme le stipulait la Proclamation royale de 1763.
En résumé, le SPQ Libre propose donc :
- d’asseoir la reconstruction du Parti sur les 40 % de la main d’œuvre qui est syndiquée et les 45 % de souverainistes;
- de mettre au centre du débat la future constitution du pays du Québec;
- de développer des politiques sur un certain nombre de chantiers jugés prioritaires dans la perspective de la souveraineté;
- d’expliquer comment concrètement se fera la souveraineté;
- d’aborder de front les questions « négligées ».
Vive le Québec libre, progressiste, français, écologiste et pacifiste !
Marc Laviolette
Président
Pierre Dubuc
Secrétaire